Le Blog de Marc Everbecq
Ensemble pour le renouveau de Bagnolet

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Denis Durand |
La crise financière de l’été 2007 : un révélateur des antagonismes fondamentaux d’un régime économique dominé par la finance
Pour comprendre les soubresauts qui agitent les marchés financiers, les banques, les compagnies d’assurance et les autres institutions financières en cet été 2007, il est utile d’avoir présent à l’esprit l’énorme expansion des activités financières qui caractérise la phase actuelle de « mondialisation » du capitalisme. C’est ce contexte, caractéristique de tout le fonctionnement du capitalisme contemporain, qui fait de la crise actuelle un révélateur de risques très fondamentaux pour la prospérité de l’économie mondiale dans son ensemble.
La taille et le pouvoir des marchés financiers se sont démesurément accrus depuis la fin des années soixante-dix, sous l’impulsion des États-Unis. Ce pouvoir s’est exercé sur les politiques publiques et sur les gestions d’entreprise, de sorte que les entreprises donnent plus que jamais la priorité à la rentabilité de leur capital pour leurs actionnaires, et rationnent, pour y parvenir, les salaires, l’emploi et les dépenses de formation. De leur côté, les politiques économiques se conforment à la doctrine néo-libérale et poussent à tout ce qui peut diminuer le pouvoir des salariés face au patronat : « flexibilisation » du marché du travail, mise en cause des systèmes de protection sociale, paupérisation et privatisation des services publics.
Des masses de capitaux de plus en plus démesurées par rapport à la création de richesses réelles se présentent sur les marchés financiers et exigent une rentabilité de plus en plus déraisonnable : tout placement doit rapporter au moins 15 à 20 % sous peine de voir les capitaux se retirer pour un placement concurrent.
Cette pression du « capitalisme des actionnaires » a rendu possible un redressement de la rentabilité du capital depuis le milieu des années quatre-vingt au détriment des salariés [1], mais dans des conditions qui rendent la croissance fragile du fait de la dégradation persistante de la qualité des emplois et des conditions de travail, et du fait de déséquilibres financiers générateurs de crises récurrentes.
L’inflation financière a connu une ampleur sans précédent dans les années quatre-vingt-dix, à l’époque de ce qu’on appelait la « nouvelle économie ». En 1990, le total des fonds placés sur les marchés du monde entier en actions et en obligations représentait un peu plus des deux tiers de la richesse créée chaque année par l’économie mondiale (selon les estimations du FMI). En 2000, cette proportion avait plus que doublé et les marchés financiers représentaient une fois et demie le PIB mondial !
Le krach boursier qui a mis fin à l’euphorie de la « nouvelle économie », au printemps 2000, et qui a annoncé la récession enregistrée en 2001-2002, a partiellement « dégonflé » cette suraccumulation financière. Il a éliminé les entreprises les plus fragiles de la sphère Internet, laissant la place à l’expansion des plus puissants (Dell, Microsoft, Google, Amazon…). Un nouveau cycle conjoncturel s’est enclenché, conduisant — grâce, en particulier, à l’expansion des « pays émergents », Chine, Inde, Brésil, Corée — à une forte croissance dans le monde depuis 2004.
Mais le dégonflement de l’accumulation financière n’a été que partiel :
· il a, depuis, laissé place à une nouvelle exubérance des Bourses, qui ont battu en 2007 de nouveaux records. Un des moteurs de cette reprise de l’inflation financière a été le financement des implantations dans les « pays émergents ». Un autre a été la relance des restructurations capitalistes, sous la forme, en particulier, des rachats d’entreprises avec effet de levier, les fameux LBO. Enfin, n’oublions pas qu’une très grande part des moyens de financements dont disposent les entreprises européennes alimentent en définitive des sorties de capitaux en direction des États-Unis ;
· une partie de l’argent placé dans la finance s’est reporté sur l’immobilier, contribuant à l’augmentation spéculative des prix du m² dans tous les pays du monde (à l’exception de l’Allemagne et du Japon, non encore remis de l’éclatement de leur propre « bulle immobilière » au tournant des années quatre-vingt-dix).
Il est essentiel de garder présent à l’esprit que cette inflation financière n’est possible que grâce à une expansion extrêmement forte du crédit.
Qu’il s’agisse de LBO, d’immobilier, d’opérations sur le marché des changes ou sur n’importe quel compartiment du système financier, les spéculateurs travaillent toujours à crédit. Une très grande part de l’argent qu’ils placent est empruntée aux banques. Lorsque l’opération a réussi, ils remboursent le prêt (et les intérêts) et gardent la plus grande part du bénéfice pour eux. Lorsque l’opération ne réussit pas, c’est la banque qui décide si elle doit continuer de leur faire confiance ou pas.
Mais tout cet argent que les banques mettent à la disposition des opérateurs financiers est aussi de l’argent qui manque au financement de projets créateurs de valeur ajoutée. Cet argent peut même contribuer à saper les bases de la croissance réelle quand il sert d’argument aux actionnaires et aux banquiers pour exiger des suppressions d’emplois, des restructurations ou des délocalisations.
La spéculation sur les prêts immobiliers américains est un bon exemple de ces effets pervers d’un crédit mis au service de la suraccumulation financière.
Le marché des prêts hypothécaires (mortgage) aux États-Unis est très flexible. Les aspirants propriétaires empruntent aux banques, souvent à taux variable. Lorsqu’ils empruntent à taux fixe, ils peuvent sans pénalité renégocier leur taux en cas de baisse des taux de marché. Pour une banque, prêter à un particulier pour l’achat de son logement est donc plus risqué qu’en France. Mais ce risque est pris en charge par le marché. Les banques constituent des « paquets » de crédits immobiliers et en cèdent la propriété à des agents désireux de prendre ce risque, sous forme de titres négociables sur un marché (mortgage backed securities). Ce marché, fortement régulé par la puissance publique (par l’action des organismes semi-publics que sont la Federal National Mortgage Association, dite Fannie Mae et la Federal Mortgage Corporation, alias Freddy Mac), est censé permettre aux banques de se libérer de leur risque de taux en le transférant à des spéculateurs professionnels. Mais les fonds qui se livrent à ce type d’opération sont eux-mêmes l’émanation de banques ou de compagnies d’assurances, ou, en tout état de cause, ils se financent auprès des banques.
En phase d’expansion des prix immobiliers et de forte croissance de l’endettement des ménages, il y a de l’argent à gagner sur ce marché pour beaucoup de monde. La situation devient plus difficile lorsque les anticipations exagérées se retournent et que des emprunteurs commencent à être incapables de rembourser leurs prêts. À ce moment, il faut que quelqu’un prenne en charge les pertes.
Le retournement du marché immobilier aux États-Unis (les prix, sans s’effondrer encore, ont cessé de monter depuis le milieu de l’année dernière) a mis en difficulté certains de ces fonds : pour rembourser leurs clients, ils doivent demander aux banques qui les soutiennent de leur faire crédit. Mais si les pertes sont trop élevées, les banques ne peuvent pas se permettre de suivre. C’est l’origine de la crise apparue au grand jour avec la faillite d’un fonds appartenant à la banque d’affaire américaine Bear Stearns et qui a ébranlé l’ensemble des Bourses et des systèmes bancaires après l’annonce que beaucoup de banques allemandes et une grande banque française, BNP Paribas, étaient touchées.
Notons que les mesures gouvernementales envisagées ou adoptées en France — création d’hypothèques « rechargeables », déductibilité fiscale des intérêts d’emprunts immobiliers — tendent à acclimater dans notre pays les mœurs, manifestement dangereuses, du marché hypothécaire américain.
Le risque est qu’une banque fasse faillite, devienne incapable de payer ses dettes, et que, de proche en proche, toutes les banques, liées entre elles par une multitude de créances et de dettes réciproques, se trouvent elles-mêmes en danger. Dans ce cas, seules les banques centrales, « prêteurs en dernier ressort » ont le pouvoir de prêter, en quantité potentiellement illimitée, les fonds qui permettront aux banques de faire face à leurs engagements. C’est ce que la Réserve fédérale américaine et la Banque centrale européenne ont fait, la semaine dernière, pour calmer la panique déclenchée par les annonces de BNP Paribas. Tout le monde aura remarqué que la hâte et l’intensité de leurs interventions révèle l’inquiétude profonde que les mécanismes à l’origine de la crise leur inspirent.
Les banques centrales ont bel et bien une part essentielle de responsabilité dans les événements actuels. Ce sont elles qui ont permis l’expansion énorme du crédit, sans laquelle l’hypertrophie des marchés financiers (et la hausse des prix immobiliers) auraient été impossibles. Elles sont conscientes des dangers que cette hypertrophie engendre : dès 1996, Alan Greenspan, alors président de la Réserve fédérale américaine, s’inquiétait de l’» exubérance irrationnelle » des marchés. Mais comment maîtriser cette exubérance ? Après le krach de l’an 2000, le même Alan Greenspan énonçait ainsi son dilemme : « … il était loin d’être évident que les bulles spéculatives, même précocement identifiées, puissent être prévenues, sauf à ce que la banque centrale produise une contraction substantielle de l’activité économique — c’est-à-dire précisément le résultat que nous chercherions à éviter… il n’existe pas de resserrement monétaire progressif sur lequel on puisse compter pour dégonfler une bulle spéculative. Mais y a-t-il seulement une politique qui puisse au moins limiter l’ampleur d’une bulle et, par-là, les dégâts qu’elle causera en éclatant ? D’après ce qu’on sait jusqu’à présent, la réponse semble être non ».
Voilà qui explique, vraisemblablement, le comportement apparemment incohérent des banques centrales. Elles ne cessent de dénoncer les risques inflationnistes, et elles ont commencé à durcir leur politique (depuis juillet 2004 aux États-Unis, depuis décembre 2005 dans la zone euro) alors que tout le monde voit que la hausse des indices officiels des prix à la consommation — la mesure officielle de l’inflation — est extrêmement modérée dans le monde entier depuis bientôt vingt ans, et qu’elle ne donne pas de signe d’accélération (malgré la hausse des prix du pétrole et des produits agricoles). En revanche, elles parlent fort peu d’une inflation bien réelle, celle des prix des actifs financiers. En réalité, elles cherchent à justifier un resserrement monétaire qui freinerait l’expansion des marchés financiers sans provoquer de krach et sans ruiner les profits qui s’y réalisent. C’est ce qu’elles ont probablement essayé de faire lorsqu’au début août la Réserve fédérale a fait comprendre qu’elle n’assouplirait pas sa politique monétaire à la rentrée, et que la Banque centrale européenne a laissé entendre qu’elle durcirait la sienne. Mais ces annonces ont déclenché la panique sur les marchés, et les banques centrales ont aussitôt prêté aux banques, sans conditions, des sommes encore plus considérables que le 11 septembre 2001 — plus de 200 milliards d’euros pour la BCE.
Ces événements font ainsi apparaître ce qu’il y a de profondément choquant dans les politiques monétaires actuelles. Tout particulièrement en Europe, la rigueur salariale, la politique de l’ « euro fort » et le « pacte de stabilité » qui en est une condition, sont érigés en dogme. La croissance et l’emploi s’en trouvent freinés depuis l’adoption de ces politiques, au début des années quatre-vingt-dix, et les chances d’une reprise durable en Europe en sont compromises. Mais, alors qu’elles sacrifient sans regrets l’emploi et la croissance réelles, les banques centrales se précipitent au secours des marchés lorsqu’il faut sauver la mise aux spéculateurs.
Comment ne pas voir, désormais, que c’est cette sélectivité perverse du crédit, favorable à l’inflation financière et meurtrière pour l’emploi et la croissance réelle, qui est à l’origine des crises ?
Les annonces des autorités politiques face à la persistance des remous sur les Bourses, sont bien loin d’être à la hauteur du problème. Nicolas Sarkozy, et bien d’autres, en appellent à une plus grande « transparence » sur l’état des risques supportés par les banques. Mais c’est le même langage que les mêmes responsables, ou leurs prédécesseurs, ont tenu à chaque crise financière depuis plus de trente ans. Après la faillite de la banque Herstatt, en 1974, on a mis en place le comité de Bâle qui a réglementé les fonds propres des banques. La crise actuelle se produit alors même qu’un nouveau perfectionnement de cette réglementation, censé porter à son optimum la transparence de la gestion des banques, vient d’entrer en vigueur ! Après la « crise asiatique » de 1997, on a renforcé l’information du FMI sur la situation financière des pays émergents. Après la faillite du fonds spéculatif LTCM, en 1998, le krach de l’an 2000 et la faillite d’Enron, on a adopté aux États-Unis la loi Sarbanes-Oxley, tellement contraignante pour les entreprises et les banques qu’il était déjà question de l’assouplir…Mais lorsqu’il a été question, il y a quelques mois, de renforcer la surveillance des fonds spéculatifs (Hedge Funds), la plupart des gouvernements du G8 s’y sont opposés sous prétexte de ne pas nuire à l’efficacité de l’« économie de marché où la concurrence est libre »…
Quelles sont donc les perspectives maintenant ? Plusieurs hypothèses peuvent être envisagées.
1. L’intervention des banques centrales se révèle impuissante à contenir la crise financière, de grandes banques font faillite et entraînent dans leur chute d’autres institutions financières. Les financements de l’économie sont paralysés, les investissements sont gelés, une profonde récession s’ensuit et le chômage explose. Ce scénario catastrophe est le moins probable dans l’immédiat, c’est-à-dire dans la phase actuelle de la conjoncture et à ce stade de développement de la crise.
2. La crise financière est contenue mais la baisse des prix immobiliers se confirme et s’accélère aux États-Unis. Les ménages américains, surendettés, sont pris à la gorge et ralentissent fortement leur consommation. Une brutale baisse du dollar exporte la crise dans le reste du monde, en particulier en Asie. Un ralentissement massif de l’activité se produit dans le monde entier. Cet autre scénario catastrophe, rejoignant le précédent, peut avoir un aspect encore plus désastreux si une perte de confiance durable dans le dollar, base de tout le système monétaire international depuis l’abandon, en 1971, de sa convertibilité en or, se déclare et entraîne une dislocation des flux commerciaux internationaux. Toutefois, le niveau très élevé des profits des grands groupes et des banques, le dynamisme de la demande dans un bon nombre de secteurs et de zones géographiques, donnent à penser que l’économie mondiale se trouve encore à une phase de son cycle économique qui devrait lui permettre de surmonter le choc, au moins de façon temporaire.
3. Dans l’hypothèse, sans doute la plus vraisemblable à ce stade, où les banques centrales permettraient au système financier de tenir le choc et où la croissance économique serait encore suffisamment robuste pour résister au krach immobilier, les problèmes seraient-ils résolus pour autant ? Non, la suraccumulation financière serait toujours là, porteuse de déséquilibres, de conflits, et de menaces de crises. Et les dangers des prochaines crises seraient d’autant plus grands qu’elles risqueront de se produire dans une conjoncture mondiale beaucoup moins favorable (en termes de niveau de l’emploi, de dynamisme de la demande, de perspectives de profits) qu’aujourd’hui.
Cela souligne la nécessité de solutions qui s’attaquent aux racines des troubles financiers et des politiques antisalariales et anti-emploi.
Une composante essentielle de ces solutions consisterait à s’attaquer à ce qui a permis la suraccumulation financière : la mobilisation des crédits bancaires au service de la spéculation et de la croissance des marchés financiers. Pour sortir de leurs dilemmes, les banques centrales devraient renverser la logique de leur politique monétaire. Au lieu de favoriser les opérations financières et de sacrifier l’emploi et la croissance réelle — comme c’est le cas, de fait, aujourd’hui — les banques centrales devraient encourager les banques à financer en priorité les projets contribuant à développer l’emploi, la formation des salariés, le développement des nouvelles technologies.
Elles en ont les moyens techniques — modulation de leurs taux d’intervention sur le marché monétaire, réserves obligatoires, refinancements à taux privilégié... la mise en œuvre de ces moyens est une question de volonté politique et d’efficacité des luttes sociales.
[1] Diagnostic confirmé par des études comme celle de Luci Ellis et Kathryn Smith, « The global upward trend in the profit share », Bank for International Settlements Working Paper n° 231, juillet 2007.
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